J’arrive à la mi-trentaine mais rarement je me sens vraiment adulte. Mais cette fois-là, je me suis sentie comme une adulte badass qui gère des trucs d’adultes de façon badass.

Bon. J’ai eu mon permis à 30 ans (moi et les trucs d’adultes) et je me suis fait donner une vieille minoune. Évidemment, ce vieux bazou gratuit n’a pas duré éternellement.

N’y connaissant absolument rien et laissée à moi-même, j’écume les sites de chars d’occasion et je me fais des tableaux de fou pour tout comparer (bonjour anxiété!). J’en choisis un et je décide d’aller l’essayer, puis de le faire inspecter. Je questionne (bombarde) les mécaniciens de questions et je prends note d’absolument tout ce qu’ils disent pour préparer mon speech. On parle de prix et selon eux, 6 000 $ serait un bon prix, si les réparations qu’ils ont notées sont faites. Le char est affiché à 7 000 $.

Je retourne donc chez le vendeur qui m’attendait à grands coups de ma p’tite madame condescendants, clairement convaincu que la vente (proie) sera facile. Je m’assois à son bureau et je lui montre la liste de réparations. À part 2 petites choses (mentionnées comme anodines par les mécanos), le vendeur me dit que tout sera réparé.

– Parlons de prix alors, lui dis-je en le regardant droit dans les yeux.

À ce moment-là, je sue. Beaucoup Énormément. Je ne suis pas à l’aise pantoute. À l’intérieur de ma tête, c’est le chaos. Je me concentre et j’utilise tous mes talents de comédienne pour afficher l’air d’une femme confiante à qui on ne la fait pas.

– 7 000. Les réparations seront faites.

– Oui, 6 000 avec les réparations faites c’est un bon prix, lui dis-je.

Le monsieur me fait un petit sourire comme à une enfant qui aurait fait un jeu de mots cute sans le vouloir.

– 7 000 ma petite madame.

– 6 000 si vous voulez le vendre aujourd’hui. Avec des pneus d’hiver.

– Ce ne sera pas possible mademoiselle.

Son changement de ma petite madame à mademoiselle m’indique qu’il est un peu déboussolé. Alors je fonce, je sors mon petit speech (répété plusieurs fois) en dissimulant le tremblement de mes mains. J’ai l’impression que je vais fondre sur place en une flaque de sueur de stress.

– Écoutez, le même modèle, même année est offert chez votre concurrent à 6 500.

– Il y a surement des différences que vous ne prenez pas en compte…

– Aucune, même qu’il a 15 000 kilomètres de moins au compteur. Vous pouvez vérifier.

Ce qu’il s’empresse de faire.

– Ok. On peut le faire à 6 500, mais oubliez les pneus d’hiver.

– 6 000 avec des pneus d’hiver. Votre char a été accidenté.

Il vérifie. Je le laisse faire en gardant le silence.

– Tout est négatif sur CarQuest mademoiselle…

– Effectivement. Mais les 3 pièces avant ne sont pas d’origine. Ce qui veut dire que le précédent propriétaire a eu un accident non déclaré et que le tout a été réparé ni vu ni connu. Vous pouvez demander à vos mécaniciens de vérifier…

Il me regarde pendant quelques secondes et semble se dire que ça ne se passe pas comme ça devrait, cette vente avec cette petite adulte (conne) de 5 pieds qui a l’air d’une ado.

– Je vais voir avec mon boss si on peut faire quelque chose.

– Vous pouvez faire semblant d’aller consulter votre boss pour me laisser mariner, mais je n’irai pas en haut de 6 000. Et je veux des pneus d’hiver.

– Je reviens, me dit-il avec un haussement de sourcil.

J’avais vu sur internet la stratégie du ”je vais consulter mon boss” et j’étais décidée à lui faire savoir que ça ne marcherait pas avec moi. Je suis au pic du personnage on ne me la fait pas mon cher monsieur. Seule dans le bureau, tout en moi était en train de hurler. Efficace quant même le truc du marinage. Mon anxiété roulait à cent un million de milles à l’heure dans ma tête mais je m’accrochais à mon personnage de femme ultra relaxe en contrôle de cette négociation.

Il revient.

– Bon. On vous l’offre à 6 500, avec des pneus d’hiver.

Plus de mademoiselle. C’est sérieux. C’est le moment de conclure. De toute façon, je ne pourrai pas feindre le relax encore très longtemps. Je me penche un peu vers lui, le regarde droit dans les yeux et lui dit d’un air confiant :

– 6 000 avec des pneus d’hiver. On se sert la main maintenant et tout le monde est content.

Sur ce, maintenant le contact visuel, j’avance ma main en signe de finalité. J’ai l’impression que je vais mourir.

– Vous êtes difficile en affaires mademoiselle…

– Alors, vous allez me serrer la main ou je la retire avant de quitter? lui dis-je sur un ton de défi.

Il m’a serrée la main et je suis sortie après la signature. Assise dans mon vieux bazou, je craque. Je me mets à trembler de partout et je passe à un demi poil de faire une crise d’angoisse post-événement. J’ai survécu. Mieux, j’ai réussi. Puis, ce sentiment. Je viens de gérer un truc d’adulte comme une boss. Je suis badass! Je suis une adulte! Je peux affronter la vie et je suis invincible! Vous voyez le genre. Une sorte de high de fierté. Mais j’ai débuzzé assez vite quand j’ai failli accrocher la bande de trottoir en partant. Retour à la réalité.

Épilogue : Je me rendrai compte 1 mois plus tard que les pneus d’hiver fournis, bien qu’affichant le petit pictogramme requis par la loi, étaient des pneus de marde que j’ai dû changer pour ma sécurité. Mais bon. J’ai assuré au moins une demi-heure en tant qu’adulte.

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire