Je l’avais rencontré, encore une fois, sur Internet. Gentil, stable, bonnes valeurs, il m’avait semblé vraiment intéressant. C’est rare mais j’avais quand même hâte à notre ‘date’, qui allait se dérouler dans un café. J’aime ça les cafés parce que, si ça va bien, on peut toujours aller ailleurs après et, si c’est désastreux, un chocolat chaud, ça se boit vite (quitte à se brûler).

Sympathique, je retrouve la fluidité de nos échanges virtuels dans la conversation qui va bon train. Après une vingtaine de minutes, je me dis que c’est l’fun, que tout se passe bien, qu’il est vraiment intéressant. Évidemment, c’est à ce moment que ça a commencé à déraper.

–  J’ai une question totchée pour toi…

Juste au ton de sa voix,  je savais que j’allais regretter ma dernière pensée.

–  Ok…

–  Ce que j’ai beaucoup aimé chez toi, c’est ton ouverture d’esprit.

On avait beaucoup parlé d’ouverture d’esprit. J’avais mentionné que, travaillant dans le milieu communautaire, c’était important pour moi. Les préjugés, j’ai de la misère avec ça. Je ne supporte pas le racisme, le sexisme, l’homophobie, etc. Mais là, dis comme ça en intro, j’avais pas un bon feeling. L’ouverture d’esprit a le dos large. C’est un concept souvent galvaudé.

–  Tu penses quoi de ça toi un homme qui a un fétiche?

Je manque de m’étouffer avec ma gorgée. On n’avait pas parlé de sexualité dans nos  échanges et je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il amène ce genre de sujet autour de la première tasse de chocolat chaud. Surtout pas à frette de même.

–  Bah… je dirais que ça dépend de quoi on parle là…

–  Les pieds…

Petit silence gênant.

–  J’aime ça les pieds.

–  Ok…

–  T’en penses quoi?

J’en pense que tout déboule un peu trop vite là. Que ça fait même pas une demi-heure qu’on se connaît pis que c’est un peu trop intense pour l’occasion et l’endroit.

–  Je dirais que ça dépend du niveau là… Si tu trippes masser des pieds, je suis volontaire pis je dirai pas non ! dis-je avec un petit rire que je coupe en prenant une grosse gorgée de chocolat chaud, laissant transparaître mon malaise.

Je me doutais bien que c’était pas uniquement ça, évidement. J’avais juste pas envie de l’entendre, là, au milieu d’un café bondé alors que j’ai rencontré l’homme en question y’a même pas une heure. Il me donne raison en poursuivant :

–  J’aime ça les masser, les toucher, les sentir, les licher…

L’énumération en crescendo me met mal à l’aise. Surtout avec le ton un peu trop emporté qu’il utilise. On sent sa passion et c’est encore plus malaisant.

–  Les sucer, me faire masturber avec…

–  Euh…

Je suis bouche bée. C’est beaucoup trop d’informations, beaucoup trop rapidement. Il regarde soudainement sous la table, déshabillant clairement mes pieds du regard. Je suis tout sauf à l’aise. Je ne pensais jamais être aussi contente de porter des bottes. Il me regarde ensuite avec un petit sourire franchement creepy  avant de continuer.

–  Pis quand y sont beaux pis petits comme les tiens, on peut aussi s’en servir comme un gode…

–  Comme un gode! que je répète malgré moi, sous l’effet de la surprise.

Je tiens à spécifier que je n’avais aucunement un ton interrogatif. Mon ton suintait le WTF! mêlé à un Je veux pas le savoir! Mais lui, il prend ça comme une question puisqu’il prend soin d’ajouter :

–  Oui, avec un peu de lubrifiant ou encore un condom, ça se fait très bien!

Il me fait un large sourire en hochant frénétiquement de la tête pour appuyer ce qu’il venait de me dire. Il m’a donné ce détail oh combien superflu tout bonnement, avec la face de quelqu’un qui viendrait de m’expliquer un truc anodin. Le gars m’informe de son fétichisme de pieds de la même façon que s’il m’avait annoncé qu’il trippe solide sur le camping. Je nage dans l’inconfort. Un silence s’installe.

–  Faque. T’en penses quoi?

Je suis assez bien élevée pour ne pas lui dire ce que j’en pensais. Les gens peuvent bien faire ce qu’ils veulent. Je prends donc un ton neutre pour lui dire :

–  Écoutes, moi j’ai une sexualité vraiment très conventionnelle, pour ne pas dire ben basique. Je suis désolée mais je ne pense pas que je pourrais être à l’aise avec ça.

Il me semble que c’est une façon très correcte de lui dire que ce n’est pas ma tasse de thé. Ça l’air que non parce que là, à ma (encore plus grande) surprise, il se fâche. Il monte le ton.

–  Et ben, toi qui disais être ouverte d’esprit. Franchement!

Il me lâche ça avec un ton rempli de mépris que je ne comprends pas.

–  Ben là…

–  Tu devrais pas parler d’ouverture d’esprit parce que t’en as pas pantoute. En tk!

Le gars m’annonce qu’il aime se faire mettre un pied au cul (littéralement) et c’est lui qui me juge ? Je ne comprends plus rien.

–  L’ouverture d’esprit, ça concerne pas juste le sexe tsé!

–  Pas obligée de pogner les nerfs! Calme-toé! Moé je suis là pis je suis honnête pis toé tu pètes ta coche!, qu’il me lance en frappant du poing sur la table, attirant l’attention des gens autour.

J’ai l’impression d’être dans une réalité parallèle. Ma coche? Quand est-ce que j’ai pété une coche?? Jamais je croirai qu’il a pas eu des réactions plus intenses et moins respectueuses que la mienne en annonçant ça de même à une femme! Sous le choc, je me lève, mets mon manteau et pars en silence.

Assise dans mon char, je ne suis pas capable de partir. Je suis assaillie par un paquet de questions existentielles du genre : ai-je vraiment vécu ce moment? Pourquoi moi? Pourquoi je m’acharne? Où vais-je? Qui suis-je? C’est quoi mon problème? (à part mon manque d’ouverture d’esprit, évidemment)

Et puis, je pars à rire. Un rire immense et incontrôlable qui fait pleurer mes yeux. Un rire qui exhale la folie et l’absurde du moment. Un rire qui fait du bien. C’est au moins ça de gagné. Ça, et une anecdote qui aura fait rire tous mes amis et ma famille. Ça aura presque valu la peine (et le malaise).

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